Demain auront lieu des élections en Tunisie. Chose étrange, le ministre de l’Intérieur, Rafik Belhay Kacem, est en outre président du comité de mobilisation du parti gouvernemental (RCD) pour ces élections. « Les élections ne sont pas une affaire politique en Tunisie, mais administrative », résume plaintif, le socialiste dissident Moncef Ben Jaffar. « Je me déclare désespérée », nous lance Sana Ben Achour, présidente de l’Association Tunisienne des Femmes Démocrates dans un café parisien. « Les femmes ne sont pas mobilisées en politique, sauf pour le parti de Ben Ali qui à travers la figure de sa femme Leyla, joue fort sur la promotion des femmes ». ![]() Sana Ben Achoun, opposante féministe tunisienne L’opposition tunisienne est un champ de débris où règne une absence d'unité totale, tout en devant faire face aux attaques venant du régime clientéliste de Ben Ali. Dernier exemple en date: après la décision de baisser à 18 ans l’âge pour pouvoir voter, le gouvernement a envoyé à tous les nouveaux inscrits sur les listes électorales une lettre les invitant à rejoindre le parti du président, le Rassemblement Constitutionnel Démocratique. Ce parti compte presque deux millions et demi de militants, c’est à dire 25% de la population, selon les données de la Fédération Internationale des Ligues pour les Droits de l’Homme (FIDH). A titre de comparaison, en Chine le parti unique - le PCC - recense 70 millions de militants, soit "seulement" 7% de sa population. L’administration publique tunisienne n’a aucun sens de la neutralité politique. Bel-Ali et le mauve En théorie, la champagne électorale dure 13 jours. C’est la seule période durant laquelle les partis de l’opposition peuvent faire quelque chose. « Ceci pénalise les candidat la FIDH. En revanche, la campagne de l’actuel chef de l’État et candidat à sa propre succession a commencé il y a deux ans. En 2007, Ben Ali, avait fait un appel à toutes les associations du pays pour qu’elles lui demandent de se présenter pour une quatrième réélection. La Tunisie compte plus de 9 000 associations, ce qui permet au régime de mettre en avant une certaine pseudo-liberté dans le pays. Ceci dit, une loi de 1992 permet l’imposition d’associés obligatoires à ces associations. En effet, il suffit qu’une personne adhère en public aux principes et à l’objet de l’association en question pour celle-ci soit obligée de l’accepter parmi ses membres. De quoi soupçonner l’infiltration que le régime opère dans toutes ces organisations civiles. Depuis des mois, des affiches gigantesques à l’effigie de Ben Ali poussent comme des champignons au bord des routes du pays, tout comme des photos impossibles avec son image entourée par la foule adoratrice et des slogans de soutien à ce petit père de la patrie. Même les constructions publiques, tels des ponts récemment inaugurés, son couvertes de la couleur mauve –la couleur du parti de Ben Ali. La seule TV libre contrôlée par... Selon la journaliste Sihem Bensedrine, en 2004, les médias avaient dédié 89% de leur créneau d’informations au traitement de l’élection présidentielle, pour 11% seulement sur la campagne des législatives qui se développait en simultané. « C’est la preuve de la véhémence personnaliste du régime qui se répète pendant cette campagne », souligne Bensedrine. Pendant toute la campagne présidentielle, alors que Ben Ali et son parti sont jour et nuit sur les écrans, les autres candidats –Mohamed Bouchiba et Ahmed Inoubli, qui représentent de faux partis indépendants, et Ahmed Brahim à la tête des anciens communistes du Ettajdid- ne disposent que de 20 minutes d’antenne à la télévision. Aussi, le mois dernier, alors que la champagne n’avait pas encore débuté, des centaines de milliers de sacs en plastique ont été distribués à la sortie des mosquées avec la marque Radio Zitouna, propriété d’Imed Trabelsi, le gendre du chef de l’État, imprimée sur une face, et l’inscription ‘Ben Ali 2009’ sur l’autre. Et pour être sûr que rien ne sort du pays, ou le strict minimum, la loi interdit les candidats de faire des déclarations à la presse étrangère. Car peu de risque pour Ben Ali venant de la presse tunisienne : le seul groupe de presse indépendant, Cheikh Rouhou, qui détient Le Temps ou Essabah, vient de se faire racheter par un autre gendre de Ben Ali, Benhassen Trabelsi. Toutes les chaînes TV sont contrôlées par le régime. Seule exception: Hannibal TV, dans les mains de Finninvest, le holding de... Silvio Berlusconi. Un panorama désolant. Multiplier pour noyer l'opposition Aux élections du 25 octobre seront élus 214 députés de la chambre basse. Ceux-ci se divisent deux groupes. Le premier est composé de 161 sièges élus par un système électoral majoritaire qui octroie d'office 100% au RCD, grâce au contrôle exercé par les 24 gouverneurs sur les listes électorales que présentent les différents partis. Le deuxième groupe compte 53 députés et reste ‘réservé’ pour les partis indépendants qui servent d’alibi au régime mais qui n’exercent d'aucune façon un rôle d'opposition. Le nombre de bureaux de vote est encore une anomalie. Il y en a plus de 10 000, soit un pour tous les 600 habitants. « Le but », selon la FIDH, « c’est d’empêcher les partis de l’opposition de surveiller les opérations de vote, car aucun ne dispose des militants suffisants pour être présents dans tous les bureaux ». Sans oublier que le RCD contrôle toutes les institutions politiques de la Tunisie. Le Conseil Supérieur de la Communication, le Comité Supérieur des Droits de l’Homme et des Libertés Fondamentales, ainsi que l’observatoire des élections, ne comptent aucun représentant de l’opposition. Ben Ali, l’absent de la Wikipedia ![]() Dessin de Z La censure en Tunisie c’est la règle. Pas même You Tube est accessible dans ce pays. La page que Wikipedia consacre à Ben Ali n’est visitable qu’à l’étranger, car sa neutralité objective blesse la sensibilité du régime tunisien. Malgré tout cela, l’ancien Colonel poutchiste Ben Ali présente son pays comme une démocratie. Qu’est-ce que la Tunisie en réallité ? Quelle est l’idéologie du parti du gouvernement ? “C’est un parti mauve”, résume, laconique, le dessinateur politique “Z” dans le salon de l’appartement où il prépare ses caricatures vitrioliques. C’est sa façon de dire que le RCD ne possède aucune idéologie, mais plutôt un bel emballage. Le mauve c’est la couleur du parti. À travers son site Debat-Tunisie, Z, le premier dessinateur politique de l’histoire de la Tunisie, suit l'adage disant « qu’une image vaut mieux que mille paroles ». Depuis deux ans, il est devenu la star de la dissidence, une des rares personnalités qui incarne l’espoir démocratique tunisien. Démocratie vs Intérêts Ahmed Nejib Chebbi, le leader du Parti Démocratique Progressiste (PDP, centre laïciste), répond sans nuances à notre question : « La Tunisie est soumise à un régime autoritaire qui se caractérise par la confusion des pouvoirs ». Ben Ali, n’est pas seulement le Chef de l’État, mais aussi le chef de la magistrature. Le Conseil constitutionnel, organe dont les membres sont élus par le RCD et Ben Ali, ne peut être sollicité que par ce dernier. « Les gouverneurs, nommés par le RCD, contrôlent à tel point le processus électoral, qu’ils décident de l’emplacement de chaque affiche électorale des partis d’opposition », renchérit Chebbi. Cet homme politique vétéran remercie l’écoute et l’attention que porte l’Union Européenne à l’opposition tunisienne, mais il avoue non sans résignation « qu’il y a trop d’intérêts économiques de pays tels que la France, l’Espagne ou l’Italie, dans une Tunisie considérée comme un ‘ami’ qu’il ne faut surtout pas fragiliser en critiquant le régime de Ben Ali ». « En Occident on a peur de la montée des islamistes radicaux si Ben Ali part. Mais c’est un argument fallacieux, car le Maroc a démontré qu’il est possible d’intégrer les islamistes modérés dans le système démocratique », insiste Chebbi, pour qui « les transitions pacifiques de l’Espagne, le Portugal ou la Grèce sont une source d’inspiration ». Si l'économie va...tout va ? Les représentants du RCD, arborent souvent des données macroéconomiques issues des institutions internationales pour illustrer les bontés du gouvernement présidé par Ben Ali. « On vient de dépasser l’Afrique du Sud en compétitivité », lit-on sur les pages de La Presse, un journal contrôlé par le RCD et dont la Une affiche tous les jours la photo et une note hagiographique sur le Chef de l’État. « Les chiffres de la Banque Mondiale confirment que la Tunisie a eu une croissance de 5% annuel du PIB depuis 20 ans, et que 80% de la population est propriétaire », pointe Chedli Ben Younes, présentateur du journal télévisé de la chaîne publique Canal 7. « Pour moi c’est parfaitement concevable que Ben Ali et le RCD gagnent les élections avec 95% des voix, car le système est transparent et on respecte la loi », insiste celui qui possède une audience en Tunisie comparable à celle d’un PPDA en France. « Ce qu’il cache c’est que les enveloppes des bulletins de vote sont translucides en Tunisie, et pour chaque parti la couleur criarde du bulletin est différente », nous informe le rapsode protestataire Beyrem Kilani, plus connu sous le nom de Bandirman à Colombia City, le quartier paupérisé de la banlieue tunisoise. L’opposition tunisienne considère « indigne » de justifier une dictature avec des données économiques. « Des données incomplètes », réclame Ettayeb, secrétaire général adjoint de Ettajdid, « qui oublient que 17% des diplômés universitaires sont au chômage ». Ceci dit, comme le résume sans concessions l’opposante féministe Sana Ben Achour, “la dissidence, organisée en proto-partis, ne possède pas un plan crédible comme alternative politique et économique à Ben Ali. Ses leaders sont des gens respectés par une société qui comprend qu’ils mènent un combat dur, mais ils manquent de moyens pour que ses messages passent du côté des citoyens ». Fernando Navarro Sordo Europa451 CommentsLeave a Reply | Catégories:
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