Des cravates en couleur mauve, des ponts peints en mauve, une presse mauve... La couleur du parti du dirigeant tunisien Zine el Abidine Ben Ali a inondé tout le pays pendant la campagne électorale qui va le consacrer pour la cinquième fois comme Chef de l’État. Contre cet unanimisme idéologique surgit Z, le premier dessinateur satirique politique de la Tunisie. Le caricaturiste tunisien “Z” apparaît comme la star de la satire dissidente de l’exil intérieur et extérieur de la Tunisie. Z c’est le pseudonyme utilisé par cet artiste par prudence et privilège. À la vue de la censure et de la répression que le régime de Zine el Abidine Ben Ali exerce sur les opposants et leurs familles, la raison dicte de ne point donner des pistes à l’ennemi. Le triste privilège qui lui permet de cacher son identité sous un pseudo aussi fade c’est que, dans toute l’histoire de ce petit pays méditerranéen, il n’y a jamais eu de dessinateur politique avant. ![]() « Je suis sûrement le seul tunisien qui lit et prend au sérieux toute la presse du régime », se vante Z, tandis qu’il ébauche un sourire à la recherche immédiate de complicité. Ses caricatures ne sont pas consultables sur le territoire tunisien, car son site Débat-Tunisie est censuré, tout comme You Tube ou Wikipedia. Le régime juge ces outils fort peu contrôlables. Sa « méthode pour élaborer ses dessins c’est de s’imprégner des nouvelles absurdes dictées ou générées par le régime ». Corruption, népotisme, attaques envers la liberté d’expression ou violation des Droits de l’Homme sont les proies favorites de cet artiste qui nous parle moitié en français, moitié en espagnol à l’accent sudaméricain, région où s’est « réveillé » sa conscience politique. Dans un régime dont la seule idéologie est l’ « unanimisme », contrôlé par un clan –celui de Leyla Ben Ali, la femme du Chef de l’État-, les caricatures de Z volent d’une rédaction à l’autre parmi les quotidiens et les magazines dissidents, avide de les diffuser pour encourager leur paroisse et promouvoir les libertés dans une société où une image vaut plus de mille paroles et mille jours de cachot. « Il ne faut pas se faire d’illusions », nous prévient Z, « car le régime a réussi à séparer le facteur politique de la pensée des citoyens ». Europa451 : N’avez-vous pas l’impression de prêcher dans le désert ? ![]() Z: Écoutez, un jour, après quelque mois de sondage auprès des gens normaux dans mon quartier à Tunis et ma propre famille, j’ai eu comme une révélation. C’est quelque chose qui arrive souvent dans un désert, vous voyez ? Tout d’un coup j’ai cru comprendre l’engrenage de la maladie dont pâtit mon pays et je me suis mis à rédiger un manifeste très enflé pour résumer ma pensée. Seul sous l’effet de l’arrogance j’étais capable de faire une telle chose. Une fois terminé, j’ai cru positif de le partager avec les autres et je l’ai donc publié dans un blog : Débat Tunisie. Par contre, à travers Facebook j’ai vite remarqué que les gens sont plus réceptifs aux illustrations, surtout chez ceux qui n’ont aucun intérêt pour la politique. En plus de peindre des tableaux, je me suis mis à dessiner des caricatures. E451: Comment se fait-il alors que vous soyez quelqu’un de politisé ? Z: Je ne l’ai pas toujours été. En revanche, quelques années auparavant je suis parti en Amérique Latine pour finir ma formation et rédiger mon projet de fin d’études. J’habitais alors chez des amis assez riches dans une villa aux pieds d’une collines, en face d’un nuage de quartiers paupérisés. Mes collègues ne faisaient que de se plaindre des pordioseros qui les habitaient, tandis que moi je ne pouvais pas éviter de comparer les conditions de vie entre les deux mondes. À seulement quelques kilomètres de distance, mes amis débattaient de la situation comme s’ils étaient aveugles devant autant d’inégalités : « C’est tous des feignants, ils méritent leur pauvreté », m’expliquaient-ils. Moi j’étais arrivé vierge en idéologie et en expérience politiques. C'est pourquoi je décidé d'arpenter la région pour comprendre sans aprioris ce qui se passait . Entretemps, mes amis soutenaient la guerre en Irak tandis que je la voyais comme étant une agression irrationnelle. Tout a commencé à aller très vite dans ma tête. ![]() E451: On vous avait laissé déambuler en toute liberté en Amérique Latine ? Z: Entrer dans les quartiers difficiles n’est pas chose facile. Pour atteindre mon objectif, j'ai demandé à la personne qui dirigeait mon projet de fin d'études, de me permettre de changer mon projet initial pour une étude sur "l'urbanisme spontané". Un prétexte. Très vite alors je me suisretrouvé professeur pour les élèves des écoles de ces quartiers contre lesquels mes amis à l'université m'avaient toujours mis en garde. Avec quelques pinceaux et de vieux feutres, j'enseignais le dessin aux jeunes de l'école primaire. E451: Cette ambiance vous a-t-elle inspiré ? Z: C’était des gens très engagés, très militants, mais en même temps je me rendais compte que leur façon de s’organiser ressemblait beaucoup à celle du RCD de Ben Ali en Tunisie. À une importante différence près: en Amérique ils ont une idéologie. E541: Etes-vous rentré en Tunisie pour transposer ce que vous aviez vécu en Amérique Latine ? Z: Voilà ce que je croyais pouvoir faire. Mais moi j’avais déjà beaucoup changé, à mon retour du Venezuela. Je n’avais plus la même virginité politique. J’ai du apprendre à désapprendre et je n’ai pas réussi, car en plus je suis Tunisien. Je ne suis pas un étranger, les gens savent d’où je viens. La réalité en Tunisie est presque la même qu’en Amérique Latine, avec des différences. Certes, il n’existe pas de véritable redistribution géographique et sociale de la richesse. En revanche, la relation entre les classes sociales est différente. La petite bourgeoisie se consacre au consumérisme et ignore tout simplement la réalité des plus démunis. La clase des travailleurs ne s’adresse pas à la bourgeoisie en réclamant des mesures sociales, mais en soulignant le caractère décadent et sans spiritualité de la classe moyenne. En Tunisie je me sentais jugé chaque jour, chose qui n'arrivait pas en Amérique. Ça m’a beaucoup paralysé. J’ai essayé de rentrer chez le pauvre, mais on me faisait comprendre que j'étais un intrus. Je n’arrivais pas à me connecter avec les gens et développer un espace pour faire de la politique. J’ai donc compris que le seul moyen pour m'intégrer dans ma société c’était le dessin. E451: Croyez vous que le régime de Ben Ali va bientôt se démocratiser ? Z: La Tunisie vit un système autoritaire et un culte de la personnalité envers la figure du leader Ben Ali et de sa femme Leyla, une jeune femme avec de bonnes connexions. Le clan de cette femme contrôle de nombreux secteurs de l’économie nationale. Son frère, Imed Trabelsi, saute de scandale de corruption en scandale de corruption et passe son temps à publier sur Facebook des vidéos où il justifie ses déboires. Un autre membre de la famille, Benhassen Trabelsi, contrôle de nombreux magazinL’idéologie du régime c’est le mauve, la couleur du RCD. Tout invite à penser que ce type de régimes ne se réformeront pas par eux-mêmes. E451: Attendez-vous quelque récompense pour votre activité dissidente malgré le fait que vos caricatures ne sont pas visitables en Tunisie ? Z: Ce que je ne vous ai pas encore dit c’est que tous les censurés de Tunisie possèdent une série d’adresses de pages web miroirs qui reproduisent ce qu’on publie sur nos sites. Les gens échangent de façon confidentielle ces adresses et à la fin tout circule. La conférence de la dissidence à Paris, au début de la campagne électorale, m’a prouvé que mes concitoyens attendent beaucoup de moi. C’est maintenant que je me rends compte de la confiance que nombre de tunisiens ont envers moi. Ceci dit, la reconnaissance à laquelle j’aspire n’est ni de l’ordre politique ni économique, mais plutôt artistique. E451: La dissidence tunisienne a du se réunir à Paris pour débattre sans entraves sur l’avenir du pays. Comment percevez-vous la division parmi les opposants au régime ? Z: Le débat à Paris a été très positif, car les gens normaux ont prouvé qu’ils ont des visions très plurielles de la Tunisie. Entre des gens comme Marzouki ou Chebbi, leurs différences ne sont pas idéologiques, mais plutôt du fait de la force de leurs caractères. L’opposition tunisienne est unie et sait que le but est de démocratiser la Tunisie le plus vite possible. Fernando Navarro Sordo Europa451 Crédit photos: Europa451 et Z. CommentsLeave a Reply | Catégories:
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